Suicide – "Suicide"- lp (1977)

 


« We're Suicide. This is what we are. We’re not here to make you happy. »

— Alan Vega

En 1977, alors que le punk explose à Londres et que le disco règne à New York, deux marginaux sortent un disque qui ne ressemble à rien d’existant. Aucun groupe n’a jamais autant fait de bruit avec si peu. Le duo Suicide, composé d’Alan Vega (vociférations, cris, murmures, incantations) et de Martin Rev (claviers cheap et rythmiques répétitives), publie un premier album éponyme qui est aujourd’hui considéré comme un jalon radical de la musique moderne — mais à sa sortie, c’était un rejeton mal aimé, incompris, voire détesté.

Dès la première écoute, Suicide choque :

  • Aucune guitare. Aucune batterie. Aucun groupe.

  • Une boîte à rythmes martèle des motifs mécaniques et froids, une sorte de battement cardiaque électronique.

  • Les nappes de clavier sont à peine mélodiques, parfois dissonantes, et toujours crues.

  • Alan Vega, lui, n’est pas vraiment chanteur. Il incarne, il hurle, il supplie, il se dissout dans le récit.

Le morceau d'ouverture, "Ghost Rider", est emblématique : une ligne synthé répétitive, une rythmique martiale et la voix hantée de Vega scandant un nom de super-héros déchu. C’est minimal, mais saturé de tension. L’effet est hypnotique et angoissant. À peine deux minutes, et on sent déjà qu’on ne sortira pas indemne de ce disque.

Le point culminant — et probablement l’un des morceaux les plus dérangeants de l’histoire du rock — est "Frankie Teardrop".
Un ouvrier au salaire misérable tue sa famille, puis se suicide. Mais Suicide ne raconte pas l’histoire. Ils la font vivre.
Pendant plus de 10 minutes, Vega pousse des cris glaçants, inhumains, qui surgissent d’un vide presque total : un beat clinique, un motif de synthé figé, et le silence. C’est une plongée dans la folie, un morceau à ne pas écouter seul la nuit. C’est une œuvre d’art brut, un théâtre sonore.

Certains critiques ont comparé cela à L’Exorciste, d’autres à une descente aux enfers industrielle. Bruce Springsteen dira que ce morceau l’a marqué à vie. Et on le comprend : il s’agit d’une expérience sensorielle plus que musicale. Une traversée de l’abîme.

À sa sortie, l’album a été méprisé, hué, parfois retiré des bacs. Même le public punk n’en voulait pas. Vega disait : « Ils nous jetaient des bouteilles, des chaises, n'importe quoi. On voulait provoquer, on y est arrivés. »
Mais avec le temps, Suicide a été réévalué comme un groupe pionnier, annonciateur de la synth-pop, du rock industriel, de l’EBM, du post-punk, et même de la techno.

Des groupes comme Nine Inch Nails, Soft Cell, The Jesus and Mary Chain, Primal Scream, ou encore LCD Soundsystem ont tous revendiqué son influence. Et il n’y aurait probablement pas eu de Daft Punk ou de Kraftwerk grand public sans cette épure radicale.

Ce premier album est un manifeste. Il refuse la virtuosité, la mélodie classique, le confort de l'écoute. Il est brut, sale, dur, et pourtant d'une intensité émotionnelle rare.
Le duo Suicide ne fait pas de la musique pour plaire, il fait de la musique pour affronter.
Pour l’auditeur, c’est à prendre ou à laisser : il faut accepter l’inconfort, se confronter à la peur, au malaise, à la répétition. Ce disque est un miroir noir — il ne donne rien, il reflète tout.

L'album Suicide est un disque fondateur. C’est une œuvre de guerre, de douleur, de rage — mais aussi de beauté cachée.
Il ne plaira jamais à tout le monde. Il ne le veut pas.
Mais il reste, encore aujourd’hui, l’un des cris les plus puissants de la contre-culture américaine.

La couverture avant, signée Timothy Jackson (à partir d’une création visuelle d’Alan Vega), arbore le mot « SUICIDE » tracé comme une écriture soigneusement sanguinolente. Selon Liz Lamere, épouse de Vega, et Martin Rev, Alan a disposé les lettres, initialement issues d’une papeterie, avant que Timothy Jackson n’ajoute l’effet sanglant Eye on Design.

Les textures évoquent la matière organique, brute, presque viscérale — parfaitement en phase avec la musique minimaliste, sombre et frontale de l’album.

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